
Bonjour,
Je sais, j'avais promis de parler économie et géopolitique, mais une envie pressente de vous raconter ceci m'oblige à remettre ces alléchantes promesses au lendemain:
Hier soir, je me suis rendu à la représentation d'une compagnie de théâtre amateur dont je connaissais et je respectais le travail.
Accourez tous au jeu de massacre
La douzaine de balles pour vingt sous
Allez entres, arrivez tous!
Grâce à eux, ces dernières années, j'avais appris le sens noble du mot amateur: un groupe de gens qui se retrouve pour faire quelque chose qu'ils aiment faire ensemble, dans le cas présent: du théâtre. Et j'admire beaucoup, ces gens qui rentrent crevés d'un travail intéressant ou non, pour investir temps et argent à faire du théâtre.
Je m'installe donc pour regarder leur dernière création, entourée par leur collègues, familles et amis.
Arrêtez vous, les pauvres gens
Les petits les ratés les sans pains
Arrêtez vous ! les sans talents
Les sans voix, les sans lit, les sans rien
Le spectacle commence, et c'est épouvantablement mal joué, on ne sait pas trop, on hésite, un mélange entre surjoué et distancié. Je me dis que ce n'est pas possible, que je les connais, qu'ils ne peuvent pas être si mauvais.
Pour vous venger de vos blessures
Pour vous venger de vos malheur
Pour soulager vos meurtrissures
Pour chasser toutes vos rancœurs
Et puis ouf! En fait ils jouent une répétition, c'était pour de faut, en fait ils jouent des acteurs qui répètent. Ouf, le "vrai spectacle commence". Et là, une voix off se met à parler d'un des personnage, la metteuse en scène, expliquant qu'elle passe en fait le plus clair de son temps à une activité non rémunérée qui consiste à faire des dossiers pour trouver des subventions pour ses spectacles. D'un "ouf" je passe à un "ah ha..." intéressée par la véracité de ces propos. Les descriptions des personnages s'enchaînent...
Regardez les, les vieux pantins
Éclopés, œil en moins, nez cassé
Sur eux déjà, les purotins
Ont tapé comme des insensés
Le général a eu l'oreille
Fendu par un simple trouffion
Le magistrat, grande merveille !
Boite comme la constitution
La danseuse qui fait la statue d'un pharaon devant un musée, le chapeau devant, trente-neuf heures par semaine.
Hop la boum ! Dans M.l'maire
Le directeur rive-gauche qu'a pas de sous pour son théâtre, qui est bobo à mort et qui ferait tout pour le fric.
Hop la boum ! Dans l'aristo
La R-miste qui fait Pluto à Eurodisney
Hop la boum ! Dans l'militaire
La marionnettiste qui devient accordéoniste je sais plus trop quoi
Hop la boum ! Dans le bourreau
Et là: je me surprend à faire un doigt d'honneur, parce que la marionnettiste, la vrai, elle t'emmerde: même avec deux doigts elle joue mieux que toi (je laisse le soin aux anglophiles, anglophones, et anglicistes d'apprécier le jeu de mot). Mais pourquoi est-ce que j''enrage? Car tous ces personnages décrits par la voix off, à priori en empathie, sont ridicules et malmenés constamment sur scène.
C'est le massacre des pantins innocents
Ah ! Visez bien leur pauvre gueule
Puisque vous êtes tous rebelles
Pour taper sur les puissants !
Mais! Les anges (ou le Ganesh incrusté dans la mur) du Théâtre de l'Opprimé, qui n'a jamais mieux porté son nom que ce soir là, m'entendent: la technique les lâche, la bande son ne part pas: et vlan, dans les dents! Tu n'aimes pas le théâtre? Et bien, Le théâtre ne t'aime pas!
Et nous aussi, vivants guignols
Nous avons récolté bien des coups
Héros obscur, quelles torgnoles !
Quand l'arrière nous gueulait jusqu'au bout
Et le public rit, et le public applaudit. Parce que ce sont des copains, et qu'ils ont eu une dure journée (ben forcément à force de travailler plus sans gagner plus), et ils ont raison de vouloir se détendre, je suis bien d'accord, vive le diverstissement populaire !
Va jusqu'au bout de ta misère
Va jusqu'au bout du désespoir
Dans le charnier sanglant des guerres
Hardi guignol vers le trou noir
Mais c'est si facile de taper sur les plus faibles...
Hop la boum !
Hop la boum ! Dans la calebasse
Hop la boum ! Bien dans les dents
Hop la boum ! Dans la carcasse
Hop la boum ! Dans le palpitant
Hop la boum ! Hop la boum !
Hop la boum ! Hop la boum !
Et assistant à ce spectacle, je souffre, et cette chanson me trotte dans la tête:
C'est le massacre des pantins innocents
Ah ! Visez bien nos pauvres gueules
Puisque nous sommes tous rebelles
Pour taper sur les puissants!
Le Jeu de Massacre - Henri Georges Clouzot - Gilles (Jean Villard), 1934 - Chansons écrite en pleine agitation populaire, au temps des grandes manifestation de février 1934.
Ce que j'essaie de dire, entre autre, c'est que: je ne pense pas qu'il soit obligatoire que le théâtre (et l'art) soit politique, qu'il soit divertissant, peut être une fin en soit, mais s'il est politique, alors qu'il le soit bien et qu'il soit juste. Je pense qu'il y a d'autres cibles actuellement que ces pantins innocents, que "ceux qui galèrent pour faire du théâtre".
Le personnage du metteur en scène dit qu'elle voulait monter "Bretch" et "Kurt Weil" (pronnoncer Keurt Vèle, elle sait même pas dire leur nom, ah la la qu'est-ce qu'on rigole...), mais que c'est trop cher parce qu'il faut un orchestre. Mais à coté de ça ils se moquent d'un jeu distancié. Ah... qu'est-ce qu'ils m'ont manqué ces deux là, ce soir là! Alors pour se remonter le morale je vous laisse avec Brecht, qui parmis ses écrits sur le théâtre a écrit ceci:
"A QUOI SERT LE THÉÂTRE ?
Les drames actuels que l'ont peut qualifier d'utiles sont ceux qui naissent, me semble-t-il, de l'étonnement de leurs auteurs face aux événements de la vie. L'envie d'y mettre un peu d'ordre, de s'inventer des modèles et de se donner une certaine tradition dans l'aptitude à surmonter les obstacles est à la base de ces drames de notre temps marqué tout entier par l'entrée des hommes dans les grandes villes"
Montons" l'Opéra de Quatre Sous" (par exemple), là, tout de suite, maintenant, juste pour le plaisir, juste pour respirer.
Rosa (qui en a dix, des doigts...)
1 commentaire:
Le théâtre (et l'art) est politique, depuis et pour toujours, non ?
Merci miss pour tes propos très "justes", mais qui ont lègèrement dépassé notre volonté ...
O, qui reste convaincu par ton engagement, fan depuis le début de tes chroniques et qui aurait bien voulu te faire la bise hier soir.
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